Une mouche dans le potage




Une mouche dans le potage, voilà une image qui pourrait illustrer le travail de Chloé Piot qui emploie un vocabulaire plastique emprunté aux clichés populaires, et dont l’œuvre est aussi déconcertante et comique que peut l’être la présente du nuisible dans une soupe.

Chloé Piot est observatrice : elle utilise le quotidien comme matière première, elle l’étudie, le dissèque pour enfin le réinjecter dans ses œuvres. C’est aussi une collectionneuse qui bricole des objets improbables, à partir des fragments hétérogènes qu’elle a frénétiquement ramassé dans des vide-greniers, des brocantes ; en somme, partout où l’on se défait d’objets devenus inutiles ou kitsch. Avec ces déchets de la société, Chloé recompose des objets investis d’une grande force esthétique et d’une bonne dose d’humour, opérant ainsi un glissement de la fonction utilitaire des objets, à celle purement contemplative de l’œuvre d’art.

Mais ne nous y trompons pas, l’humour de Chloé n’est pas « bon enfant », il est grinçant car il nous renvoie, tel un boomerang, aux travers de notre société hyper consumériste qui nourrit son désir insatiable et conventionnel de possession. L’artiste met en scène des objets familiers dans des situations impossibles pour rejouer, sur un ton décalé, des scènes ordinaires en forme de pastiche. Lorsque Chloé associe un matelas gonflable, un sac de course remplie de sable et nomme son œuvre Pamela A. en référence faussement énigmatique, à l’actrice de série siliconée ; la juxtaposition du sac de course et du matelas gonflable qui, symbolise l’opération chirurgicale visant à « gonfler » les seins, peut-être une manière de désigner les conventions de beauté comme des biens marchands qui standardisent les êtres humains. Quand l’artiste dénonce, elle le fait sur le ton de la légèreté !
Un matelas gonflable, du sable, ce sont aussi nos souvenirs d’enfance à la plage qui sont ici convoqués ; car l’enfance, souvent associée aux loisirs et aux vacances, est une thématique très présente dans le travail de l’artiste comme dans les œuvres Pick Up, Cornichon, et Play Again.

Chloé fait naître des situations absurdes de trois fois rien : une couronne de plumes, un tube en carton et un joker en plastique où l’on peut voir le mythe de Sisyphe revisité dans Tagada-Tagada Tourment. Au sommet d’un tube de carton recouvert de papier imitation bois, un cavalier en plastique esseulé, résurgence d’une enfance au parfum de fraise tagada, n’a pour seule option que de tourner à jamais en rond, assis sur les flancs de son cheval - de son « dada » dans le langage enfantin- sur la petite surface dont il dispose au rythme du « tagada » martelé par des sabots de sa monture : triste destin !
On peut aussi y voir la figuration de l’expression populaire « voir la paille dans l’œil du voisin et ne pas voir la poutre dans le sien ». Le coussin rond de plumes - sorte de pupille profonde - n’abrite pas l’œuf comme gage de vie à venir qu’on s’attendrait à y trouver mais, il est occupé par un gigantesque tronçon de bois - sorte de poutre artificielle - au sommet duquel un cavalier miniaturisé est figé dans une position de galop, interrompu à jamais dans un mouvement contraint. Chloé désamorce les attentes : ne pas voir la poutre dans son œil serait une manière de condamner les idées reçues en offrant la possibilité au spectateur de convoquer un nouvel imaginaire où les normes s’inversent (le cavalier est plus petit que les plumes), où les plans se renversent (le nid ne se trouve plus au sommet du tronc, mais le tronc pousse au chaud dans les plumes qui forment le nid).

Chloé est aussi avide de culture : de Full Monty à la théorie du sublime de Kant en passant par Olympe et Les ferrures de Clint Eastwood, les films et tableaux qu’elle voit tout comme ses lectures sont autant de points de départ à ses créations. Dans Full Monty, l’artiste improvise un « dance floor » en installant une boule à facettes sur du carton imprimé faux bois. Elle ne vise pas à produire la réplique d’une scène, mais à évoquer la thématique de la danse qui est au cœur du long métrage. Elle procède par touches comme une impressionniste, use subtilement de la synecdoque pour installer un décor imaginaire. Dans son œuvre intitulée Sublime (Kant), l’artiste joue entre la représentation d’un paysage grandiose sur carte postale et son débordement dans l’espace d’exposition par l’installation d’une plateforme fébrile, sur laquelle, pointe une pyramide de sable. Le « sublime » est ici paradoxalement miniaturisé ; la deuxième et troisième dimension se chevauchent par un subtil bricolage. Il n’en faut pas plus à notre imaginaire pour que nous plongions dans ce paysage qui nous asphyxie en partie puisqu’il obstrue le ciel. Cette œuvre contient aussi, en résumé, les clés de son travail fait d’objets ordinaires, transportables et à portée de main, tout en restant chargés d’une grande force esthétique.

Les œuvres que Chloé fabrique sont issues d’images archétypales, qu’elle s’amuse à tirer du côté de l’accident, de l’incongru, du fantasque. Ses œuvres sont issues de l’union imprévisible de divers objets qui, assemblés, forment des sortes de rebuts artistiques, des gadgets fantaisistes, des sortes de collages surréalistes. Il s’agit, en fait, d’images d’Épinal qui en télescopant des souvenirs collectifs – tel que le camping, les vacances au bord de plage, un film populaire – deviennent des monstres plastiques qui nous transportent dans l’enfance, la rêverie, l’invraisemblable…
Prônant la décontraction et l’amateurisme, Chloé Piot est pourtant une spécialiste pointue de la convocation des souvenirs qu’elle manipule habilement, pour nous faire croire, que nous partageons tous ces saveurs de camping collectif, de jeu autour d’un garage miniature ou de pique-nique au bord d’une nationale.


Eglantine Belêtre, 2010

in catalogue de l’exposition Première 2009, Abbaye Saint-André, Centre d’Art Contemporain, Meymac, France